Il était une fois
une nonne bouddhiste d’une incomparable beauté. Elle cheminait depuis l’enfance
vers le pays des Immortels. Un jour, au fond d’une forêt elle demanda le pain
des pauvres à la porte d’une maison. Sur le seuil parut une femme.
- Où t’es-tu
perdue malheureuse ? Mon fils est un ogre, il s’en vient ! Entre. Misère ! Où
te fourrer ? Dans ce panier, sous la lucarne.
En grande hâte
elle s’y enfouit. Un coup de pied ouvrit la porte.
- Quel est donc
ce parfum, bougresse, qui me vient de ce vieux panier ?
- C’est une
sainte et belle nonne que les Bouddhas font voyager.
L’affamé bouscula
sa mère. La nonne se dressa debout. Elle semblait un soleil levant. L’ogre
avança ses doigts tremblants et lui dit, la gorge nouée :
- Sainte dame, tu
es si belle que je n’ose toucher ta peau. Tu vas reprendre ton chemin et je
vais rester seul au monde. Que faire, dis, pour te revoir au paradis des
Immortels ?
- Donne ton cœur,
répondit-elle.
C’était « amour »
qu’elle voulait dire, mais chacun entend comme il peut. Il poussa un
rugissement, plongea son poing dans sa poitrine, arracha son cœur, le tendit.
- Porte-le aux
Bouddhas, dit-il.
Il s’effondra
contre ses pieds. Elle s’effraya de cette chair, ne la prit pas, s’en fut en
hâte. Quand elle parvint, dans son grand âge, à la porte des Immortels :
- N’as-tu rien
oublié, ma fille ?
Elle repartit sur
son chemin.
(Henri Gougaud, L’Almanach)
