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mercredi 23 janvier 2013

rené Char fleurs habillées de l'hiver

juste un petit salut du jour


LA BÊTE INNOMMABLE
 
La Bête innommable ferme la marche du gracieux troupeau, comme un cyclope bouffe.
Huit quolibets font sa parure, divisent sa folie. La Bête rote dévotement dans l’air rustique.
Ses flancs bourrés et tombants sont douloureux, vont se vider de leur grossesse.
De son sabot à ses vaines défenses, elle est enveloppée de fétidité.
Ainsi m’apparait dans la frise de Lascaux, mère fantastiquement déguisée,
La Sagesse aux yeux pleins de larmes.

 
René Char, in La Paroi et la Prairie, Ed. G.L.M., 1952.


rené CHAR
Recueil : "Seuls demeurent"

Elle est venue par cette ligne blanche pouvant tout aussi bien signifier l’issue de l’aube que le bougeoir du crépuscule.
Elle passa les grèves machinales;
Elle passa les cimes éventrées.
Prenaient fin la renonciation à visage de lâche , la sainteté du mensonge , l’alcool du bourreau.
Son verbe ne fut pas un aveugle bélier mais la toile où s’inscrivit mon souffle.
D’un pas à ne se mal guider que derrière l’absence, elle est venue , cygne sur la blessure par cette ligne blanche.




Le visage nuptial (1944)

À présent disparais, mon escorte, debout dans la distance;
La douceur du nombre vient de se détruire.
Congé à vous, mes alliés, mes violents, mes indices.
Tout vous entraîne, tristesse obséquieuse.
J'aime.

L'eau est lourde à un jour de la source.
La parcelle vermeille franchit ses lentes branches à ton front,
dimension rassurée.
Et moi semblable à toi,
Avec la paille en fleur au bord du ciel criant ton nom,
J'abats les vestiges,
Atteint, sain de clarté.

Tu rends fraîche la servitude qui se dévore le dos;
Risée de la nuit, arrête ce charroi lugubre
De voix vitreuses, de départs lapidés.

Tôt soustrait au flux des lésions inventives
(La pioche de l'aigle lance haut le sang évasé)
Sur un destin présent j'ai mené mes franchises
Vers l'azur multivalve, la granitique dissidence.

Ô voûte d'effusion sur la couronne de son ventre,
Murmure de dot noire!
Ô mouvement tari de sa diction!
Nativité, guidez les insoumis, qu'ils découvrent leur base,
L'amande croyable au lendemain neuf.
Le soir a fermé sa plaie de corsaire où voyageaient les fusées
vagues parmi la peur soutenue des chiens.
Au passé les micas du deuil sur ton visage.

Vitre inextinguible: mon souffle affleurait déjà l'amitié
de ta blessure,
Armait ta royauté inapparente.
Et des lèvres du brouillard descendit notre plaisir
au seuil de dune, au toit d'acier.
La conscience augmentait l'appareil frémissant deta permanence;
La simplicité fidèle s'étendit partout.

Timbre de la devise matinale, morte saison
de l'étoile précoce,
Je cours au terme de mon cintre, colisée fossoyé.
Assez baisé le crin nubile des céréales:
La cardeuse, l'opiniâtre, nos confins la soumettent.
Assez maudit le havre des simulacres nuptiaux:
Je touche le fond d'un retour compact.
Ruisseaux, neume des morts anfractueux,
Vous qui suivez le ciel aride,
Mêlez votre acheminement aux orages de qui sut guérir
de la désertion,
Donnant contre vos études salubres.
Au sein du toit le pain suffoque à porter coeur et lueur.
Prends, ma Pensée, la fleur de ma main pénétrable,
Sens s'éveiller l'obscure plantation.

Je ne verrai pas tes flancs, ces essaims de faim, se dessécher,
s'emplir de ronces;
Je ne verrai pas l'empuse te succéder dans ta serre;
Je ne verrai pas l'approche des baladins inquiéter
le jour renaissant;
Je ne verrai pas la race de notre liberté servilement se suffire.

Chimères, nous sommes montés au plateau.
Le silex frissonnait sous les sarments de l'espace;
La parole, lasse de défoncer, buvait au débarcadère angélique.
Nulle farouche survivance:
L'horizon des routes jusqu'à l'afflux de rosée,
L'intime dénouement de l'irréparable.

Voici le sable mort, voici le corps sauvé:
La Femme respire, l'Homme se tient debout.

René Char

***

Pyrénées

in "Commune présence"

Montagne des grands abusés,
Au sommet de vos tours fiévreuses
Faiblit la dernière clarté.
Rien que le vide et l'avalanche,
La détresse et le regret!
Tous ces troubadours mal-aimés
Ont vu blanchir dans un été
Leur doux royaume pessimiste.
Ah! la neige est inéxorable
Qui aime qu'on souffre à ses pieds,
Qui veut que l'on meure glacé
Quand on a vécu dans les sables.

René Char

***

Les Inventeurs (1949).

Ils sont venus, les forestiers de l'autre versant, les inconnus de nous, les rebelles à nos usages.
Ils sont venus nombreux.
Leur troupe est apparue à la ligne de partage des cèdres
Et du champ de la vieille moisson désormais irrigué et vert.
La longue marche les avait échauffés.
Leur casquette cassait sur les yeux et leur pied fourbu se posait dans le vague.

Ils nous ont aperçus et se sont arrêtés.
Visiblement ils ne présumaient pas nous trouver là,
Sur des terres faciles et des sillons bien clos,
Tout à fait insouciants d'une audience.
Nous avons levé le front et les avons encouragés.

Le plus disert s'est approché, puis un second tout aussi déraciné et lent.
Nous sommes venus, dirent-ils, vous prévenir de l'arrivée prochaine de l'ouragan,
de votre implacable adversaire.
Pas plus que vous, nous ne le connaissons
Autrement que par des relations et des confidences d'ancêtres.
Mais pourquoi sommes-nous heureux incompréhensiblement devant vous et soudain pareils à des enfants?

Nous avons dit merci et les avons congédiés.
Mais auparavant ils ont bu, et leurs mains tremblaient, et leurs yeux riaient sur les bords.
Hommes d'arbres et de cognée, capables de tenir tête à quelque terreur
mais inaptes à conduire l'eau, à aligner des bâtisses, à les enduire de couleurs plaisantes,
Ils ignoraient le jardin d'hiver et l'économie de la joie.

Certes, nous aurions pu les convaincre et les conquérir,
Car l'angoisse de l'ouragan est émouvante.
Oui, l'ouragan allait bientôt venir;
Mais cela valait-il la peine que l'on en parlât et qu'on dérangeât l'avenir?
Là où nous sommes, il n'y a pas de crainte urgente.

***

Oh la toujours plus rase solitude
Des larmes qui montent aux cimes.

Quand se déclare la débâcle
Et qu'un vieil aigle sans pouvoir
Voit revenir son assurance,
Le bonheur s'élance à son tour,
À flanc d'abîme les rattrape.

Chasseur rival, tu n'as rien appris,
Toi qui sans hâte me dépasses
Dans la mort que je contredis.

René Char

***

Allégeance

Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l'aima?

Il cherche son pareil dans le voeu des regards. L'espace qu'il parcourt est ma fidélité. Il dessine l'espoir et léger l'éconduit. Il est prépondérant sans qu'il y prenne part.

Je vis au fond de lui comme une épave heureuse. A son insu, ma solitude est son trésor. Dans le grand méridien où s'inscrit son essor, ma liberté le creuse.

Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l'aima et l'éclaire de loin pour qu'il ne tombe pas?

René Char
***

J'habite une douleur

Le poème pulvérisé (1945-1947)

Ne laisse pas le soin de gouverner ton coeur à ces tendresses parentes de l'automne auquel elles empruntent sa placide allure et son affable agonie. L'oeil est précoce à se plisser. La souffrance connaît peu de mots. Préfère te coucher sans fardeau: tu rêveras du lendemain et ton lit te sera léger. Tu rêveras que ta maison n'a plus de vitres. Tu es impatient de t'unir au vent, au vent qui parcourt une année en une nuit. D'autres chanteront l'incorporation mélodieuse, les chairs qui ne personnifient plus que la sorcellerie du sablier. Tu condamneras la gratitude qui se répète. Plus tard, on t'identifiera à quelque géant désagrégé, seigneur de l'impossible.

Pourtant.

Tu n'as fait qu'augmenter le poids de ta nuit. Tu es retourné à la pêche aux murailles, à la canicule sans été. Tu es furieux contre ton amour au centre d'une entente qui s'affole. Songe à la maison parfaite que tu ne verras jamais monter. A quand la récolte de l'abîme? Mais tu as crevé les yeux du lion. Tu crois voir passer la beauté au-dessus des lavandes noires...

Qu'est-ce qui t'a hissé, une fois encore, un peu plus haut, sans te convaincre?

Il n'y a pas de siège pur.

René Char

 

lundi 21 janvier 2013

Sagesse et fleurs poidrées d'hiver

 beau mardi à tous

 

 

Jean-René Huguenin

La beauté n'est pas dans l'objet regardé, mais dans nos yeux.

Matthieu Ricard

Le bonheur est le résultat d'un mûrissement intérieur. Il dépend de nous seuls, au prix d'un travail patient, poursuivi de jour en jour. A long terme, le bonheur et le malheur sont donc une manière d'être ou un art de vivre.

Jean Klein

Occupez le cinquième rang au grand théâtre de l'existence dans ce monde. De très nombreux personnages vont se présenter sur la scène et aucun d'eux n'est celui ou celle que vous êtes réellement. Regardez simplement la scène. Le spectacle s'y déroule … Soyez en le témoin, le spectateur, l'observateur.

 

Michel Bakounine
 
Mais toutes les fois qu'un chef d'État parle de Dieu, que ce soit Guillaume 1er , l'empereur knouto-germanique, ou Grant, le président de la Grande République, soyez certains qu'il se prépare de nouveau à tondre son peuple-troupeau.
 (Dieu et l'État, p.16, Mille et une nuits, n°121, 2000) 




Pierre Aguétant


Visite les misères. Mêle-toi à elles. Tu verras plus juste en toi.
 (Le Coeur secret, p.38, Plon, 1921) 


 Jean-Baptiste Vivien de Châteaubrun
L'homme le plus obscur aime la liberté.
 (les Troyennes, acte 5, sc. 2 (Polyxène), 1751) 





Épictète du jour

Quand tu es la nuit dans ta chambre, la porte bien fermée et la lumière éteinte, garde-toi donc bien de dire que tu es seul, car tu ne l'es pas.
Entretiens, Livre I, XLII.


Marguerite Duras


  1. Écrire c'est aussi ne pas parler. C'est se taire. C'est hurler sans bruit.
    (Écrire, p.28, Folio no 2754)
     
  2. Être seule avec le livre non encore écrit, c'est être encore dans le premier sommeil de l'humanité.
    (Écrire, p.31, Folio no 2754)
     
  3. Il y a le suicide dans la solitude d'un écrivain.
    (Écrire, p.31, Folio no 2754)
     
  4. La solitude c'est ce sans quoi on ne fait rien. Ce sans quoi on ne regarde plus rien. C'est une façon de penser, de raisonner, mais avec la seule pensée quotidienne.
    (Écrire, p.32, Folio no 2754)
     
  5. L'insulte, c'est aussi fort que l'écriture.
    (Écrire, p.37, Folio no 2754)
     
  6. Moi je ressemble à tout le monde. Je crois que jamais personne ne s'est retourné sur moi dans la rue. Je suis la banalité.
    (Écrire, p.37, Folio no 2754)
     
  7. La solitude est toujours accompagnée de folie.
    (Écrire, p.44, Folio no 2754)
     
  8. L'écrit ça arrive comme le vent, c'est nu, c'est de l'encre, c'est l'écrit, et ça passe comme rien d'autre ne passe dans la vie, rien de plus, sauf elle, la vie.
    (Écrire, p.53, Folio no 2754)
     
  9. La mort baptise aussi.
    (Écrire, p.64, Folio no 2754)
     
  10. Il y aurait une écriture du non-écrit. Un jour ça arrivera. Une écriture brève, sans grammaire, une écriture de mots seuls. Des mots sans grammaire de soutien. Égarés. Là, écrits. Et quittés aussitôt.
    (Écrire, p.71, Folio no 2754)
     
  11. Il y a souvent des récits et très peu souvent de l'écriture.
    (Écrire, p.79, Folio no 2754)
     
  12. Nous ne nous aimons pas et ... [...] Je ne savais pas que ça pouvait être aussi effrayant de ne pas s'aimer.
    (Suzanna Andler, p.44, in Théâtre II, Gallimard nrf 1968)
     
  13. [...] qu'elle soit bonne ou mauvaise, ta vie, il n'y a pas deux façons de quitter sa mère.
    (Des journées dans les arbres, p.92, in Théâtre II, Gallimard nrf 1968)
     
  14. On croit que, lorsqu'une chose finit, une autre recommence tout de suite. Non. Entre les deux, c'est la pagaille.
    (Des journées dans les arbres, p.96, in Théâtre II, Gallimard nrf 1968)
     
  15. [Le personnage qui réplique a 72 ans]
    [...] c'est une merveille, à mon âge, d'ignorer l'avenir.

    (Des journées dans les arbres, p.96, in Théâtre II, Gallimard nrf 1968)
     
  16. J'ai commencé tôt à faire de moins en moins ce qui m'aurait plu, et puis à ne plus le faire du tout. C'est ce qu'on appelle une existence remplie.
    (Des journées dans les arbres, p.100, in Théâtre II, Gallimard nrf 1968)
     
  17. On est tous pareils, tous des gens d'argent. Il suffit de commencer à en gagner.
    (Des journées dans les arbres, p.105, in Théâtre II, Gallimard nrf 1968)
     
  18. Il reste toujours quelque chose de l'enfance, toujours...
    (Des journées dans les arbres, p.107, in Théâtre II, Gallimard nrf 1968)
     
  19. C'est bien la même chose, en fin de compte, toutes ces histoires : travailler..., pas travailler... et puis on s'embarque sur ce bateau-là... Ce qu'il faut ? Ne rien regretter, c'est tout.
    (Des journées dans les arbres, p.127, in Théâtre II, Gallimard nrf 1968)
     
  20. Est jeune (geste indiquant un jeune guerrier), comme ça, mais dans la tête est antique.
    (Yes, peut-être, p.158, in Théâtre II, Gallimard nrf 1968)
     
  21. [En désignant un homme qui vient de chanter un hymne militaire]
    C'est un hymmilitaire.

    (Yes, peut-être, p.159, in Théâtre II, Gallimard nrf 1968)
     
  22. Le bruit de la mer tout à coup, très fort et qui envahit la salle.
    B : On entend quoi ?
    A, crie : L'océantique.

    (Yes, peut-être, p.163, in Théâtre II, Gallimard nrf 1968)
     
  23. [Les deux personnages féminins parlent de la guerre. On voit ici le langage utilisé par M. Duras dans cette pièce située après une grande catastrophe nucléaire. -GGJ]
    A : Disaient :" Uber Alles Enfants d'Patrie " (dit comme "enfants d'putain"). C'était le signal. Fonçaient.
    B : Où ?
    A : Dans tous les sens. Par là par là par là par là. Allaient. Prenaient.
    B : Quoi ?
    A : Le sol ?
    B, étonnée : Le sol comment ?
    A : Le sol aux autres.
    B : Cest quoi le sol-aux-autres ?
    A : C'est le sol.
    B, très étonnée : Comment, ils prennent le sol ?
    A : Disaient : " Ça qu'on est dessus c'est à nous. "
    [...]
    B : Les enfants de la patrie et la patrie sont morts. Morts.
    A : On est enfants de quoi maintenant ici ?
    B : Enfants de rien.

    (Yes, peut-être, p.173, in Théâtre II, Gallimard nrf 1968)
 citations

http://www.gilles-jobin.org/c