Elle avait habillé ses deux filles comme pour un
grand jour de fête ainsi qu’elle même. Et, c’était pas un dimanche. Sa plus
petite gigotait dans tous les sens tirant sur la main enfermée, retenue dans
celle de sa mère. Courir après le tracteur, le chauffeur , l’employé de la
minoterie. Il livrait les sacs de sons et d’avoine aux Anzil : les
fermiers de l’autre côté de la rue. L’énervement de la mère est à son comble, la petite prend une claque bruyante. Regard
brulant et désapprobateur de l’employé à la mère. Il fait demi tour avec le
tracteur et la remorque devant les trois statues sur le trottoir de l’île de pâques
à Courçon d’Aunis. La petite ne quitte pas des yeux l’homme du tracteur. Lui dans le regard suppliant
de la petite y voit un horizon infini, le rouge pivoine carminé de la gifle : un soleil
crépusculaire. Les larmes coulent sans bruit. Le bruit retenu par un pansement
de lèvres… Les mâchoires de l’employé
comme des baguettes japonaises, sur la prise d’un petit pois cru… Le tracteur
hors de vue, la mélopée mandingue habille la scène des deux filles et leur mère
,devant la porte sur le trottoir, endimanchées . La petite a les yeux fermés. Elle s’imagine comme chaque
jour sur les genoux de l’employé ou assise sur les planches de la remorque. Le
chant coule en elle comme une cascade d’eau enfin trouvée après une ascension
sous le « Cania » soleil de midi aux Echelles de Saraday. Une autre
gifle et l’ordre de la mère égratigne les tympans
les brouillent, l’extrait du chant : « regarde en haut de la rue de l’école
communale . »
La petite écoute le lointain : les
aboiements, les bidons de lait que l’on lave, le grincement du levier de la
pompe. La mélopée n’est plus qu’en elle. Alors elle lève son museau perdu dans le gonflements de ses joues, elle oscule
le lointain qui était à 20
mètres. Un homme coiffé en arrière, plumes de corbeau,
large front aux sourcils fourrageurs, court en corps , jambes longues, une bouche
qui avait l’habitude d’être cousue, il fixait comme un naufragé la plage : le trottoir , les trois bouées femelles. Habit
blanc, képi de galons rouge, épaulette rouge lavette de chiottes, un paquetage
kaki sur l’épaule. La petite regarde sa mère : elle est bâillante d’un
sourire comme un melon charentais en plein champ, vert sur orange et l’ombre
noire de la crevasse. La grande sœur une main tenue à la jupe froncée de vichy ,carrés rose et blanc, sertie à la
taille d’une ceinture large rouge très serrée, l’autre main activant sous le
nez comme une sévillane un éventail, au moment de l’estocade du taureau . Ce mouchoir est dégoulinant d’eau de Cologne du mont saint Michel et d’eau
bénite de Lourdes.
Le cuir des chaussures couinent à l’approche, une
odeur de tabac froid brun ,froid dévaste le trottoir de la fragrance des pois de
senteurs, des glycines, des capucines. L’homme s’arrête à une distance de bras. Les
yeux marrons abritent une lueur de sourire dans l’auréole glacée. IL mate. Il va
de l’une à l’une, à l’autre, de l’autre à l’une et après l’une. « embrasse
ton père » dit la mère. « C'est çà : mon papa ?...."
. . . .
"Pourquoi il a retiré sa couleur ?"
Très en colèère
est la petite qui retient difficilement un cri.
Frankie
P()in La Maangou
Sous la direction d’Olivier Apert
résidence Médiathèque Marguerite Duras