
Orphelin des langues
Je n’ai de moi
que cet habit déchiré des mots,
il ne couvre
que la maigre clarté des signes,
et l’antique famine
des ogres
dans la généalogie des mythes.
Le jour où je l’ai mis
pour célébrer
L’avancé des dunes
dans les rides saccagées de mon être.
Il n’a fait surgir
en moi
que la profonde douleur,
de se sentir
cet orphelin des langues.
Je ne sais
dans la brime soif des errements
si j’arrivais un jour
à éplucher les mythes
et d’en faire le collier
aux ténèbres souvenirs
éloignés de la mémoire du temps.
Ainsi, la porte s’ouvrirait,
comme le levé du jour,
avec ses compagnes les étoiles.

Qui s'y frotte...
Par une froide journée d'hiver, un troupeau de porcs-épics s'était mis en groupe
serré pour se garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur. Mais
tout aussitôt ils ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit
s'éloigner les uns des autres. Quand le besoin de se chauffer les eut rapprochés de
nouveau, le même inconvénient se renouvela, de façon qu'ils étaient ballottés de çà
et de là entre les deux souffrances, jusqu'à ce qu'ils eussent fini par trouver une
distance moyenne qui leur rendit la situation supportable. Ainsi, le besoin de
société, né du vide et de la monotonie de leur propre intérieur, pousse les hommes
les uns vers les autres; mais leurs nombreuses qualités repoussantes et leurs
insupportables défauts les dispersent de nouveau. La distance moyenne qu'ils
finissent par découvrir et à laquelle la vie en commun devient possible, c'est la
politesse et les belles manières. En Angleterre, on crie à celui qui ne se tient pas
à distance : Keep your distance! - Par ce moyen, le besoin de chauffage mutuel
n'est, à la vérité, satisfait qu'à moitié, mais en revanche on ne ressent pas la
blessure des piquants. - Celui-là cependant qui possède beaucoup de calorique propre
préfère rester en dehors de la société pour n'éprouver ni ne causer de peine.
Arthur SCHOPENHAUER, Parerga et Paralipomena (1851)